03avr.

Scalped, un récit habile et habité

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Située au Dakota, la réserve indienne de Prairie Rose cumule les tares, à l’image de toutes ces enclaves données à titre de compensation aux survivants de la grande nation Indienne : les autochtones y vivent de chèques alimentaires, de trafics divers et de compromissions variées ; le chômage, l’alcoolisme, la drogue, le proxénétisme y sont endémiques ; l’unité et la fierté de la tribu des Lakotas ne sont plus que de lointains souvenirs, remplacées par l’American Way of Life et son cortège de mirages.

Tenue d’une main de fer par Lincoln Red Crow, Chef du Conseil Tribal - et accessoirement parrain local de toutes les activités illicites -, la réserve doit prochainement accueillir un casino, véritable manne financière dont tous doivent bénéficier. C’est aussi le moment où Dashiell Bad Horse, tête brûlée violente et incontrôlable, qui avait fui ces lieux de perdition depuis 15 ans, revient au pays pour y retrouver tout ce qui l’en avait éloigné : sa mère Gina, activiste et éternelle rebelle ; Carol, son amourette de jeunesse, brisée et poly-addict ; Grand-Mère Poor Bear, traditionnaliste qui recueille les laissés pour compte et les perdus pour tout ; ses anciennes connaissances qui n’ont pu que reproduire les schémas anciens mâtinés de dérives modernes.

Engagé dans la police tribale de la réserve - soit la milice privée de Red Crow -, mi gros-bras, mi représentant de l’ordre, Dashiell va se retrouver confronté à la déliquescence sociale et sociétale et à la délinquance “contrôlée” d’une quasi zone de non droit. Il aura ainsi à gérer - voire à solutionner - une situation globale désespérée et potentiellement explosive : drames de la promiscuité et de la lâcheté ordinaire ; haines recuites, double ou triple inféodation et trahisons multiples ; problèmes de juridiction des zones tribales et fédérales avec le FBI en embuscade ; gangs et violences inhérentes à de telles conditions de vie... Rien ne lui sera épargné et Dash cache lui-même de biens terribles secrets... Et si les clefs de nombre de mystères et d’interrelations n’avaient qu’une seule origine, un unique acte fondateur dont tout découlerait : le double homicide de 2 agents du FBI par une poignée d’activistes - dont Red Crow, Gina, l’ermite “fou” Catcher et Wade, le père de Dashiell - il y a plus de 20 ans ? Si à Prairie Rose, la rumeur prétend qu’“on écoute la terre tourner”, avec la cascade d’évènements qui vont être déclenchés par l’arrivée de Dashiell, ce sont surtout les corps que l’on va voir tomber...Car toutes les réponses vont être apportées et nul n’en sortira indemne. 

Crime fondateur, péchés originels, luttes d’influences, poids du déterminisme social, corruption généralisée, personnages durs à cuire aux destins brisés et aux trajectoires inéluctables... Scalped coche toutes les cases du polar hard-boiled, avec en trame de fond la mauvaise conscience d’une Amérique honteuse et vacillante. C’est avec virtuosité qu’est tissée l’effroyable toile où sont englués tous les protagonistes d’un récit mature, vénéneux et profondément désespéré, un piège mortel dont la forme réelle confine à un attrappe-rêves, objet artisanal d’origine indienne sensé préserver son détenteur des mauvais rêves, mais à l’objectif complètement inversé : les cauchemars ici sont durablement installés, continuent d’affluer et contaminent même les frêles lueurs d’espoir qui viendraient à poindre. A l’intrigue sophistiquée et crépusculaire, aux thématiques tels que l’héritage culturel, la recherche d’identité, le (dés)amour - filial, de jeunesse, de ses origines - et le deuil – de soi-même, des idéaux et des proches - se greffent les classiques - mais essentielles - pour le genre histoires d’amour - contrariées -, de revanches - sanglantes -, de secrets - poisseux - et de violences - brutales -. Les œuvres auxquelles Scalped paie un tribut sont ainsi aussi bien littéraires - Bunker, Hillerman et Hammett en tête -, cinématographiques - Cœur de Tonnerre, The Brave et Wind River – que sériephiliques - Deadwood, The Red Road et de façon pas si surprenante The Wire -. Un récit d’anthologie au service d’une plongée noire, lancinante et sans espoir sur les terres du Grand Esprit devenues rives du Grand Néant. Culte.

Seconde œuvre originale de Jason Aaron, qui l’a durablement inscrit comme un auteur à suivre, Scalped a reçu un succès critique immédiat qui ne s’est pas démenti depuis. Avec ce récit habile et habité, Aaron a accouché d’une forme de comics d’auteur, qui alterne constamment entre scènes d’actions et questionnements intimes, et où la moindre scène voire scénette, le moindre flashback ou souvenir épars, la moindre parole ou sentence prononcée, et quel qu’en soit l’instigateur ou le destinataire, loin d’être gratuit ou innocent, s’inscrit dans un ensemble parfaitement maîtrisé et hautement recommandable. La partie graphique, initialement définie - designs globaux, personnages, tonalité - par le dessinateur serbe R.M Guera, formé à l’école franco-belge n’est nullement en reste : son union avec le scénario est organique et magnifie un polar à la densité extraordinaire et à la cohérence admirable. Un petit bémol cependant : Guera n’a pu produire l’intégralité des épisodes - parus initialement à un rythme mensuel de 2007 à 2011 - du fait d’une technique d’illustration assez longue et a été suppléé, sur quelques épisodes, par d’autres artistes, ce qui casse un peu l’unité graphique. 

Pour qui : toutes celles et tous ceux à la recherche d’un vrai polar ; les nostalgiques de The Wire et de The Shield ; les fanas d’histoires amérindiennes revisitées ; ceux qui désirent s’évader avec une histoire très humaine au rythme feuilletonnant assumé / lecteurs avertis - dès 16 ans -

Le + : Les 60 épisodes qui composent Scalped se sont vus remarquer et saluer à de multiples reprises pour l’âpreté de leur propos, la qualité de leur narration, leur charge éminemment politique ainsi que leur remarquable contenu ethnologique. Dès sa sortie, le comics a ainsi fait l’objet de critiques de forums indiens du fait de la représentation très libre de la situation des réserves, et en particulier du peuple Lakota. Si les curseurs ont effectivement été poussées à l’extrême pour les besoins de la fiction, les conditions de vie y sont effectivement des plus difficiles et nombre de faits “exagérés” sont néanmoins en résonance directe avec la réalité - à un niveau moindre cependant -.

Scalped - broché - série complète - 5 tomes - 28€ l’unité - environ 300 pages chacun - édition française Urban Comics

 

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